Le Dr Antoine Hakim était de passage à Montréal pour une tournée médiatique les 7 et 8 juin 2016, pour la sortie de son livre PRÉSERVEZ VOTRE VITALITÉ MENTALE 7 RÈGLES POUR PRÉVENIR LA DÉMENCE. Partout Ici en a profité pour s’entretenir avec lui.

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Le mot démence est peut-être, à tort, perçu comme très péjoratif. Vous pensez quoi de la perception qu’on a de ce mot ?

C’est pour ça que le titre principal du livre ne le contient pas et qu’on le retrouve dans le sous-titre. Des gens m’ont dit que c’était péjoratif. Pourquoi ? Ça peut avoir une connotation psychiatrique, je présume, mais ça n’a rien à voir.

Quand on parle de démence, on parle de problèmes de défaillance cognitive. Ce qui veut dire que la mémoire commence à nous manquer. Par exemple, maman est visitée par son fils et lui dit : vous êtes un monsieur très chic. Il répond : bien sûr, je suis ton fils, et elle : comment ça, tu es mon fils ? La démence, c’est la perte de mémoire, les changements de personnalité, et souvent, c’est aussi la difficulté à prendre des décisions. C’est beaucoup de choses. Étant neurologue, je vois ce problème assez souvent. Ce n’est pas toujours la démence excessive; les gens vont souvent venir me voir parce qu’ils vont à la cuisine chercher quelque chose et rendu là, ils ne se souviennent pas ce qu’ils sont venus chercher. Ils voient quelqu’un qu’ils reconnaissent, mais ne peuvent pas se rappeler son nom. Il y a des étapes. Ça commence tout doucement et ça s’envenime avec le temps.

Qu’est-ce qui est le plus ignoré au sujet de la mémoire ?

Quand on parle de démence, les gens, immédiatement, pensent qu’on la perd parce qu’on n’a pas le choix, par la maladie d’Alzheimer. Je suis d’accord, je ne nie pas l’existence de la maladie d’Alzheimer, l’accumulation des protéines toxiques au cerveau. Mais cette maladie devient un problème que quand on a hérité d’une double dose de ces protéines toxiques. La perte de mémoire arrive à un âge plutôt jeune. La personne est dans la cinquantaine et commence à avoir des problèmes de perte de mémoire. Pour la majorité des gens, avec l’espérance de vie qui est de plus en plus prolongée, il s’avère qu’un cerveau peut fonctionner très très bien malgré quelques protéines toxiques ici et là. Ce qu’il faut surtout éviter, ce sont les atteintes vasculaires au cerveau. C’est pour cette raison que j’ai écrit le livre.

Mal de tête

Je viens du domaine des accidents cérébrovasculaires. La majorité de mes patients qui avaient souffert d’un AVC ne se plaignaient pas que la jambe traînait ou le bras était faible ; ils se plaignaient surtout que leur mémoire ne fonctionnait plus. J’ai écrit le livre parce que je pense qu’il y a de très bonnes chance qu’on puisse, nous, population générale, monsieur et madame tout-le-monde, diminuer notre risque de souffrir de ce problème de démence, qui est une perte de mémoire, une difficulté à prendre des décisions, un changement de personnalité. On peut parfois devenir un peu trop agressif, avoir des hallucinations; on s’imagine avoir vu des choses, alors que ce n’était pas le cas, etc. La démence, ça englobe beaucoup de ce qui nous rend humain, quoi.

Vous parlez dans le livre autant de l’importance de l’alimentation que de la façon de manger. Quel en sont les impacts ?

Vous le savez comme moi, il y a un problème de surpoids dans la société en général. Je veux d’abord être très clair, ce n’est pas un jugement moral que je fais quand je parle de l’obésité ou du surpoids, c’est un problème médical, un point c’est tout. L’obésité amène un risque augmenté de diabète, d’apnée au sommeil, de pression artérielle élevée. C’est pour cette raison que j’en parle. Vous l’aurez vu comme moi, à la cafétéria d’hôpital, un écran est installé devant la personne, toute seule, qui le regarde pendant qu’elle bouffe. Ce qui arrive est que l’estomac est plein, mais le cerveau n’a rien gouté. Le cerveau dira : j’ai faim encore ! et la personne, peut-être, va manger un peu plus pour satisfaire le besoin que le cerveau a de se sentir rassasié. Je dis qu’il ne faut pas faire un double travail quand on mange, mais se concentrer sur le fait de manger et goûter. Il ne faut pas l’oublier. C’est une stimulation importante : c’est chaud, c’est sucré, etc. Et autant que possible, que ce soit une occasion pour une conversation, une communion sociale. Quand on mange tout seul, rapidement, en regardant un écran, on a mangé pour rien.

Diriez-vous aussi que comme plusieurs saveurs sont associées à des souvenirs et moments de vie, c’est un autre lien à faire ?

Absolument. Je me rappelle ce grand-père qui attendait impatiemment l’occasion de sortir avec ses enfants et petits-enfants. Il se plaignait du fait qu’aussitôt que les jeunes étaient assis à table, ils sortaient leurs machines à écran. Grand-papa est là, l’occasion pour leur parler n’y est pas. Le service arrive, les jeunes mangent rapidement et reviennent à leurs petits écrans. C’est important les écrans, je n’ai rien contre les aides qu’on a ces jours-ci, mais ça amène une modification de nos facultés et façons de faire, ça diminue la conversation et fait que notre mémoire n’est pas activée et le plaisir qu’on a à jaser avec le monde autour de nous n’a pas lieu. On a tendance, parce qu’on n’a pas fait attention pendant qu’on mangeait, à manger un peu plus.

Au sujet de la vitalité mentale, diriez-vous que, comme pour beaucoup de choses dans la vie, on attend toujours un peu trop tard et qu’on réagit au lieu de prévenir ?

Je suis très content que vous souleviez ce point-là, car il s’avère très clairement qu’on devrait faire contre-courant à la démence dès qu’on peut. Il n’est jamais trop tard. Une personne de 75 ans peut activer son cerveau pour repousser la démence, mais c’est un effort qui devrait commencer beaucoup plus jeune. Malheureusement, on ne le fait pas. On prend pour acquis. C’est très clair que ceux, par exemple, qui parlent 2 langues, se protègent le cerveau, diminuent le risque de démence avec l’âge. Si on est bilingue, pourquoi ne pas être trilingue ?

Le cerveau, c’est comme le muscle de votre corps. Si vous l’activez, il deviendra plus fort. Il s’active parce qu’on lui demande de faire des choses variées. Il aime la variété et veut savoir que vous êtes sérieux. Il ne faut pas s’attendre qu’en faisant un petit calcul une journée, il va diminuer son risque de problème de mémoire avec le temps. Il faut persister. Ce sont les 2 caractéristiques de ce qu’on veut faire avec notre cerveau : persister et avoir une variété.

Image de cerveau

Vous soulevez le sujet de la dépression dans le livre. Est-ce qu’on pourrait empêcher les dommages qu’elle peut avoir si on en parlait plus et on ne tardait pas à s’en occuper, pensant parfois que c’est une faiblesse qui va passer ?

C’est vrai que la dépression, chez quelques uns, est héritée, génétiquement parlant, mais pour la majorité, elle arrive tout doucement, lentement. On est isolé, on ne se sent plus utile, moins entouré par des gens qui nous aiment. Doucement, ça amène une tristesse. Souvent, si on n’est pas aux aguets, la tristesse devient une dépression. Je mentionne la dépression dans le livre au même titre toutes les autres façons d’endommager le cerveau. La dépression peut amener des accidents vasculaires au cerveau. Votre cerveau, comme le mien, représente seulement 2% du poids de notre corps, mais il consomme 25 à 30% de toute l’énergie que nous avons. C’est un organe qui fonctionne tout le temps, même quand vous dormez. C’est pour dire qu’il a besoin d’être, énergiquement parlant, très satisfait. Qu’il y ait toujours un flot sanguin suffisant qui lui parvienne. S’il y a un facteur de risque qu’on ne contrôle pas et qui amène les vaisseaux sanguins, apportant le sang au cerveau, à s’enflammer, se rétrécir, c’est catastrophique pour lui. C’est là qu’arrive la diminution de mémoire, les problèmes à prendre les bonnes décisions, à s’orienter. Vous sortez de votre porte et vous ne savez pas si vous devriez toucher à droite ou à gauche. Tout ça sont des problèmes qui arrivent quand il y a une diminution de l’apport sanguin au cerveau, causés par les facteurs de risque vasculaire comme le tabagisme, surtout la pression artérielle élevée, le diabète, l’obésité, la dépression. Oui, la dépression enflamme les vaisseaux sanguins, qui s’enferment, ce qui diminue le débit sanguin au cerveau. C’est comme ça que la dépression amène à une perte de mémoire.

Votre livre s’appelle Préservez votre vitalité mentale. Si j’arrête juste sur les mots vitalité mentale, j’ai envie de vous demander, à cause de votre spécialité, ce que vous pensez de la trop nombreuse médication, autant pour les enfants trop actifs que pour soigner, justement, des épisodes de dépression. Est-ce que la médication atteint, de façon générale, la vitalité mentale, ou il ne faut pas confondre 2 sujets parce qu’elle est aussi importante parfois ?

Je sais qu’il y a des occasions où on prend trop de médication, ou la mauvaise. On n’a pas encore parlé de sommeil, mais c’est très important de dormir suffisamment. On a parlé de ce moteur qui s’appelle cerveau, qui est l’accélérateur, qui a le pied au plancher tout le temps. La nuit, quand on dort, c’est l’occasion pour le cerveau de se nettoyer. Si on ne dort pas suffisamment, les déchets toxiques qui se sont accumulés le jour sont encore là au matin. On se réveille, et si on n’a pas bien dormi, et ça amène des moments de confusion, de perte de mémoire. Des gens, ayant compris cela, prennent des médicaments pour dormir, mais ce n’est pas ainsi que le cerveau veut dormir. Il ne veut pas qu’on l’assomme, mais que vous preniez des bonnes habitudes pour dormir, une fois que vous êtes dans le lit. C’est pour ça que j’ai détaillé comment mieux dormir et se sentir à l’aise en arrivant au lit, pour avoir un bon sommeil, facilement. Il y a des routines qu’on peut utiliser.

Bien dormir

Pour répondre à votre question, oui, je pense qu’on a tendance à prendre trop de médicaments, mais il faut faire attention, puisque parfois, ces médicaments sont absolument essentiels. Par exemple, si votre pression artérielle au repos, quand vous êtes bien, pas tracassé et agacé, est, chaque fois que vous la prenez, de 140, il y a des choses que je suggère, parce que c’est trop élevé. Ce qu’il faut essayer d’atteindre, c’est 120, ce qui est le mieux et où le cerveau se sent le plus à l’aise. Si c’est élevé fois après fois que vous la mesurez, mon livre suggère des choses à faire vous-même pour la diminuer. Et, s’il faut absolument que vous ayez des médicaments, il faut les prendre ! C’est très important de ne pas forcer le cerveau à faire face à une pression artérielle élevée, ce qui va l’amener à fermer des vaisseaux sanguins.

Je recommande à tout le monde de mesurer sa pression, quand il est bien, chez eux, au calme, une fois par semaine, d’écrire la date et sa pression artérielle.

En terminant, s’il y a une chose à retenir de votre livre et une information à véhiculer ?

Gardez votre cerveau actif et évitez les facteurs de risques vasculaires. Votre médecin ou cette lecture peut vous aider à détailler ces facteurs de risque. Le cerveau est un goinfre d’énergie, il veut être toujours bien garni d’énergie et tout ce qui amène un problème  aux vaisseaux sanguins, qui alimentent le cerveau, amène des complications absolument énormes.

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BIO :

Professeur à la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa et neurologue à l’Hôpital d’Ottawa, le Dr Antoine Hakim est également fondateur de l’Institut de recherche en neurosciences de l’Université de la capitale canadienne. À l’échelle nationale, il a été le directeur scientifique du Réseau canadien contre les accidents cérébrovasculaires. Au niveau international, il a collaboré avec les organismes européens luttant contre la maladie d’Alzheimer et les AVC. En 2007, le Dr Hakim a reçu le prix Willis, la plus haute distinction de l’American Stroke Association, et a été nommé officier de l’Ordre du Canada.

 

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