Rencontre avec Patrice Godin et Joan Roch : deux ultra-marathoniens qui courent en solo

Ultra-marathon : N’importe quelle épreuve de course à pied plus longue que 42,2 km

La course à pied, c’est synonyme de quoi pour vous ?

P : Liberté. C’est le premier mot qui me vient.
J : Moi aussi. Principalement par mes déplacements. Pour l’instant, je n’ai pas trouvé de situation où on ne peut pas passer à pied. Que le métro soit fermé, que le train soit passé… À pied, on passe partout.

P : Je suis jaloux; pas parce qu’il court plus vite que moi, mais parce qu’il va travailler en courant. J’aimerais pouvoir le faire. Je l’ai fait quand je travaillais à TVA. De Boucherville, c’est 16 km le matin et 16 km le soir, mais je n’ai pas des horaires fixes. Cette distance fait un bon entraînement.

Ultra-marathon, pour plusieurs gens, ça peut sonner comme «trop». On devine la question : quand est-ce assez? Que répondez-vous à cela?

P : Ce n’est jamais assez.
J : Les gens regardent seulement le résultat et ont l’impression qu’on a commencé ça du jour au lendemain.
Pour y arriver, c’est une très longue progression, qui, graduellement, nous fait découvrir nos limites, tester jusqu’où on peut aller. Au début, je n’avais pas le goût de courir des ultra-marathons. Je me disais, comme tout le monde, que c’était trop long. Sur 10 ans, avec mes progressions, ce n’est pas si difficile. Il faut seulement courir et aller plus loin. On court 160 km : le lendemain, nous avons des courbatures, mais 3 jours après, c’est fini. C’est un travail de plusieurs années. La préparation est extrêmement minutieuse.

Un peu comme un baccalauréat qui préparerait au doctorat de la course?

P : Le corps s’habitue à tout. Les gens voient le 160 km de façon cérébrale. La tête te fait un doigt d’honneur quand tu dis que tu vas aller courir un 160 km. Il faut se préparer mentalement, habituer sa tête à ça. Il y a un gros travail mental dans ces courses. Si tu te dis que tu fais 80 km et que rendu à 80 km, quelqu’un te dit de continuer, mentalement, tu vas te dire non, non, j’ai dit 80, je suis à 80. Mais, pour 160 km, à 80, c’est la moitié; ensuite, tu commences à gruger dans la moitié de la fin.

J : De mon premier 160 km, je ne me souviens pas vraiment du premier 40 km; c’est le quart de la course. Pour moi, il ne s’est rien passé; il en reste encore 120. Mais si j’avais fait un 40 km, je m’en rappellerais. Le cerveau s’adapte. On arrive au bout, pas sans s’en rendre compte, mais ce n’est pas si difficile que l’on pense. La limite n’est pas à 160 km. La limite est bien plus loin.

Comme quoi?

J : Je n’ai aucune idée!                                                                                                                                                                 P : En Californie, il y a des 200 milles. Donc, 2 fois 160 km.

Donc là, ça te tente?

P : Oh oui, vraiment!

Il y a toute la partie «corps» : l’alimentation, le sommeil, l’entraînement, qui est sûrement très importante pour vous, mais y a t-il d’autres choses qui sont primordiales pour vous, comme la méditation peut-être, qui ferait partie de votre rythme de vie de coureur ?

P : Je trouve que je ne médite pas assez. À un moment, je me disais que courir, c’est comme méditer. Oui et non, ce sont deux choses distinctes. Une aide l’autre.

Est-ce que la course peut remplacer la méditation pour certaines personnes?

P : J’ai lu le livre d’un moine bouddhiste qui disait : Tu cours, tu cours ; tu médites, tu médites. Tu ne peux pas faire les deux en même temps. J’y crois. Mentalement, la méditation, c’est une force, pour aider le corps avec la douleur, etc.

J : Pour l’instant, pour moi, la course se suffit à elle-même. Ça peut paraître extrêmement répétitif, surtout dans mon cas, parce que ce sont des allers-retours. La course, peu importe la distance, ne se passe jamais comme on pense. Tu ne sais jamais, le matin d’une course, comment ça va aller. Un matin moche où tu penses que tu vas en baver peut se transformer en la meilleure course que tu as eue depuis 6 mois, tout comme un 10 km que tu prévois être facile peut être une horreur. Pour un 160 km, tu n’as aucune idée de ce qui va t’arriver pendant les 24 heures qui suivent. Il faut continuer. Je n’ai jamais été déçu, seulement surpris. Par la suite, il faut partager. C’est le plaisir. Il y a toujours de belles histoires à raconter. Il faut le faire pour encourager les autres à se lancer dans l’aventure, les motiver à aller vivre les leurs.

P : Il faut accepter, dans ces courses-là, que quand ça va mal, inévitablement, ça va finir par bien aller et vice versa. Quand tu acceptes cela et que tu es d’accord avec ce principe, tu passes à travers de manière plus sereine et agréable. C’est une leçon pour tout! La vie, c’est ça : des bonnes et moins bonnes semaines…

P : La course, c’est comme la vie, en condensé.

Qu’est-ce que vous avez appris sur vous à travers votre parcours de coureur, qui dure depuis combien de temps d’ailleurs?

P : Je cours depuis 7 ans. Je ne croyais pas que j’avais cette endurance. La discipline, je l’avais avant de commencer. Je peux être entêté. Je n’ai pas besoin de groupe pour en avoir. Ça ne m’appelle pas, parce que je n’ai pas besoin du groupe pour la discipline ou la motivation. J’ai découvert aussi ma capacité de résilience face aux choses plus difficiles. Heureusement, dans ma vie, je n’ai pas eu à le vivre de façon trop sévère. En course, je sais que j’ai cela en moi. Je suis capable de plier sans casser.

J : Moi, ça fait 10 ans. Après mon premier 100 milles, il y a un an et demi, les jours suivants, je me sentais invincible. Je venais de passer à travers quelque chose de tellement gros! Cela nous semble toujours plus gros après l’avoir fait, lorsque nous regardons la distance parcourue et le temps passé à courir sur une carte. Avant, tu as peur et après, tu n’en reviens pas. Depuis un an et demi, à répéter l’expérience, j’ai un peu oublié la notion de limite absolue. Il y a une limite, mais pour l’instant, j’ai accepté que je ne la connaissais absolument pas. Je me suis poussé pour connaître ma limite, voir où je casserais, mais là, je n’ai plus peur. Plutôt que d’avoir peur de la rencontrer, je la cherche pour voir où elle est. Je veux essayer de l’atteindre pour voir ce que cela fait. La conséquence est une beaucoup plus grande confiance en soi, qui aide à te surpasser. Et si je ne finis pas une ou deux courses cette année, ce n’est pas grave.

P : J’ai abandonné 3 fois des ultra-marathons. Je sais pourquoi et je dois travailler sur ça. C’étaient des ultras qui répétaient le même parcours et je sais que pour moi, c’est difficile. Je vais donc faire un parcours de 5 km pendant 24 heures, voir combien je peux faire. Je sais que je suis capable de courir 24 heures, je l’ai fait. J’ai couru 39 heures. Mais en rond ? Je vais le faire pour voir pourquoi j’ai cassé durant des ultra-marathons en forêt où je n’aurais pas dû. Quand on abandonne, on se tape dessus, on se trouve lâche. Non. Si on n’a pas de fun, si ça ne marche pas, ce n’est pas grave. J’ai abandonné un marathon à Ottawa sans raison, j’ai trouvé cela bien pire, parce que je n’avais AUCUNE raison. J’allais faire 10 minutes de plus que l’objectif que je m’étais fixé et c’est pour cela que j’ai abandonné. Je me suis vraiment mis à pleurer.

C’était l’égo ça?

P : Je pense que oui. Maintenant, quand je fais un marathon, si ça ne va pas bien, je m’accroche et je le termine. Au pire, ça va prendre 4 heures. Quand tu fais un ultra, si tu abandonnes, il y a plein de facteurs qui entrent en ligne de compte. Un des facteurs majeurs est si l’ennui s’installe de façon permanente. Va prendre un bière, chill out, ce n’est pas grave.

Avez-vous dû faire un ménage dans votre vie, vous éloigner de certaines personnes qui remettaient en cause la place de la course dans votre vie?

P : J’ai fumé pendant 26 ans. J’ai arrêté grâce à la course et à mes enfants aussi. J’ai promis à ma blonde de tout faire pour ne pas que la course nuise à la famille. Je crois que j’y arrive bien. Je les fais participer, ils viennent avec moi. J’ai l’impression d’avoir inspiré autour de moi plus que repoussé.

J : En courant, même de plus en plus, j’ai tout fait pour garder les gens qui étaient proches, m’arranger pour que la course ne prenne pas toute la place. Maintenant, je suis marié avec 3 enfants. Je réussis à garder la course au milieu de tout cela. Les allers-retours sont la solution que j’ai trouvée pour que la course devienne quasiment invisible. Je cours beaucoup, mais cela ne se voit pas sur la vie familiale. Ce n’est pas une passion qui prend toute la place, mais beaucoup. Cela change un peu ma vie, avec tout ce qui déboule comme projets, mais c’est un outil. Je ne veux pas courir à tout prix, je ne vais pas tout foutre en l’air.

P : Nous en connaissons des gens pour qui la course prend toute la place, qui ont perdu leur famille pour ça. Étrangement, je pense que dans le milieu des ultra-marathoniens, oui il y a un côté performance, mais nous sommes très attachés à la terre et aux vraies valeurs.

J : Dans mes amis marathoniens, il n’y a personne de névrosé. Ce sont des gens équilibrés dans leur vie professionnelle et personnelle, qui savent s’amuser. Peut-être que ma vision est déformée parce que j’en fais partie, mais il me semble que ce sont des gens extrêmement stables, rigoureux. Pour arriver à intégrer des ultra-marathons dans sa vie, il faut avoir une personnalité quand même assez stable.

P : Il faut être bien installé, être solide. Il faut se connaître.
J : Même si on atteint des distances incroyables, il faut être raisonnable dans notre approche et notre progression.

Après quoi ne courez-vous plus dans la vie ?

P : Je ne cours plus après la reconnaissance. Comme acteur, on a parfois du mal à se l’avouer, mais on veut être reconnu. J’aime davantage que les gens me reconnaissent parce que je cours, m’arrêter et en parler avec eux.

J : Je ne cours plus pour finir les courses. Au début, j’ai abandonné environ une course sur deux dans des ultras, parce que je voulais les terminer à tout prix. Depuis que je pars en me disant On verra ce qui va se passer, je les termine et j’ai toujours du plaisir. J’ai arrêté de faire une obsession avec la ligne d’arrivée. C’est toujours super enrichissant, même si je ne termine pas.

P : Quand je fais ça, partir avec l’idée de grande performance, ce sont les courses où je me plante immanquablement. Quand je me dis On verra, je fais mieux que si j’étais parti avec un objectif rigide.

BIOS DE DEUX HOMMES INSPIRANTS,
TELLES QU’ILS LA SIGNENT SUR LEUR SITE RESPECTIF :

JOAN ROCH www.joanroch.com
Coureur, blogger, photographe, conférencier & coach

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Je cours à l’année pour l’aller-retour au travail, 5 jours par semaine. Dans le climat canadien. Parfois, je fais des courses, allant de 5 km sur route jusqu’à 161 km sur sentiers, avec des chaussures minimalistes, ne transportant ni nourriture, eau ou gel de performance. Je signe un blog sur la course, fais des photos et vidéos durant ma course au quotidien et partage mes expériences d’ultra-marathons en conférence. Quand je ne cours pas, je prends soin de ma famille.
Photo : Fabrice Gaëtan

PATRICE GODIN www.patgodin.com

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Père de famille et acteur, il se trouve que je cours. Beaucoup. Longtemps. Ce qui est une bonne façon de renforcer mon corps. Et aussi, un tant soit peu, d’améliorer mon âme. Je cours surtout des ultra- marathons. J’aimerais bien en courir partout dans le monde. Et méditer sur le sujet. Courir. Méditer. Voilà.

Photo : Julie Perreault

 

A propos de l'auteur

Éditrice et rédactrice en chef du magazine Partout Ici. Amoureuse des mots, des animaux, de mon homme, de ma vie.

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