Joël Monzée est docteur en neurosciences et auteur de bouquins vraiment intéressants, dont OUI À LA VIE, duquel est née une émission de télévision dans les Laurentides, qu’il co-anime avec Louise Deschâtelets. Très impliqué dans différentes tribunes pour démystifier la santé mentale, nous avons jasé avec lui d’un sujet encore trop tabou. Rencontre.

oui à la vie

La santé mentale, ça veut dire quoi pour un docteur en neuroscience ?

Depuis longtemps, parce qu’on ne voyait pas le bobo, on disait que la personne l’inventait. On faisait comme si rien n’était. Il y a encore beaucoup de préjugés par rapport aux gens qui traversent des épisodes plus difficiles dans la vie.

Il y a deux phénomènes. D’une part, la vie est de plus en plus complexe et de plus en plus de gens souffrent de difficultés que l’on peut décrire à travers les différents troubles mentaux. D’un autre coté, il faut comprendre que ces personnes ont besoin d’un certain support pour arriver en s’en sortir.

Nous sommes des êtres de relation. La relation est au centre de notre vie quotidienne. C’est à travers la qualité de la relation que l’on peut s’en sortir.

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Est-ce qu’une semaine sur la santé mentale (début mai, chaque année) peut permettre aux gens d’avoir davantage de ressources pour savoir où aller ?

Je ne sais pas s’il va y avoir suffisamment de ressources. Je pense que le Québec a fait un choix, depuis 30-40 ans, soit de beaucoup utiliser le médicament pour contrebalancer le comportement de la personne souffrante.

Tu as un gros bémol là-dessus, je pense ?

Oui. On se rend compte qu’il y de plus en plus de gens qui sont en souffrance, qui ont des difficultés, et ce n’est pas toujours évident de soigner cela avec un médicament. Quand on présume qu’une personne a un cancer, on va faire une biopsie pour savoir si la tumeur est maligne ou bénigne, si elle est problématique. Il y aura une intervention médicale, de la chimiothérapie. On a mesuré, quantifié et vérifié si la cellule était problématique. Dans le cas de la santé mentale, c’est l’observation à l’extérieur. Ce que la neuroscience propose, c’est que pour les mêmes symptômes de dépression, de TDHA, les gens qui sont soi-disant bipolaires, toute une série de diagnostiques que je dirais très à la mode, mais qu’il y a sept ou huit zones dans le cerveau qui peuvent déclencher les mêmes symptômes. Si nous avons recours trop vite à la médication, on risque de se tromper de direction thérapeutique. Ce qui peut faire qu’une personne, au lieu d’avoir un support pendant un certain temps qui va l’aider à avoir confiance en elle et reprendre pas à pas les rennes de sa vie, va se retrouver à prendre des médicaments pendant des années.

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Photo: La Presse canadienne

Je donnerai l’exemple de la dépression. Nous savons que l’antidépresseur va prendre de 3 à 12 mois à guérir la personne, si c’est vraiment une dépression. C’est le psychotrope, ayant une influence dans le cerveau, qui amène une guérison. Mais pour les gens qui sont 10 ans sur le même médicament, ça veut dire que ce n’est probablement pas une dépression, parce que le médicament n’agit pas sur la bonne zone. Il faut vraiment regarder ce qui fait du sens dans la vie et ce qui n’en fait pas dans la manière dont nous pouvons travailler avec l’environnement de la personne, la soutenir et l’aider à sortir du carcan psychologique dans lequel elle est.

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Est-ce que c’est notre société de consommation qui fait que nous voulons avoir des résultats rapides ? On veut aller vite, on veut tout faire, ce qui fait qu’au lieu de s’intéresser à notre patient ou à nous-mêmes, justement, la pilule est une solution rapide. Est-ce qu’il y a un peu de cela ?

La société de consommation découle du phénomène que l’on veut que tout aille vite. Nous avons de la difficulté à tempérer notre impulsivité à accepter que ça prenne du temps. On plante des fleurs et on voudrait qu’elles soient déjà poussées trois jours après, mais ce n’est pas en tirant sur les feuilles de la salade qu’elles vont pousser plus vite.

Tu as dit tantôt, en nommant quelques troubles de la personnalité, les soi-disant bipolaires. Tu veux dire quoi par soi-disant ?

Avant, la notion de bipolaire était associée à des gens qui étaient maniaco-dépressifs. Il y avait des cycles en général de 28 jours, alors ils étaient 14 jours dans une phase un peu plus manique et 14 jours dans une phase un peu plus dépressive. Ces derniers temps, il y a eu l’utilisation d’un nouveau type de critères qui fait que de plus en plus de gens sont diagnostiqués bipolaires.

Le problème est que le médecin principal qui est derrière l’élargissement des critères diagnostiques des troubles bipolaires est une personne qui est en collusion avec les compagnies pharmaceutiques. La FDA aux États-Unis a découvert des courriels qui avaient été échangés entre Biederman et des compagnies pharmaceutiques, disant que ses données iraient dans le sens désiré pour prescrire plus de médicaments. La pluparts des cliniciens et psychologues ne sont pas au courant que ces critères sont questionnables. Surtout quant à l’usage des médicaments.*

Il y a présentement beaucoup de gens qui sont diagnostiqués schizophrènes, et c’est souvent de la schizophrénie toxique, qui provient du fait que ces gens prenaient de la drogue, puis sautent aux médicaments.

La drogue peut être déclencheur d’un trouble latent ?

Oui, parce que ça déclenche une mauvaise réaction dans le cerveau. C’est comme si tu crées une autoroute, un embâcle et l’information ne circule plus de façon adéquate dans le cerveau.

Avec la psychose toxique, ces gens peuvent être médicamentés pour la schizophrénie, alors que bien souvent, ils vont prendre des speeds dans leurs phases dépressives et vont prendre du pot dans les phases où ils sont plus maniaques. Ce sont des bipolaires que nous n’avons pas détectés. On va leur donner des antipsychotiques alors que ce n’est pas nécessaire. Ces personnes glissent entre les mains du filet et ne reçoivent pas une éducation nécessaire pour éviter les drames que nous voyons quelques fois. Parfois, un ado reçoit un diagnostique bipolaire, parce qu’il a des enjeux ou des comportements qui découlent des hormones, ou simplement d’une difficulté à s’adapter à une situation stressante de la vie. On a des sautes d’humeur. Ce n’est pas parce que j’ai des sautes d’humeur que je suis bipolaire. On ne fait plus suffisamment attention à l’environnement et au sens des symptômes et c’est ce qui m’inquiète beaucoup. Si quelqu’un est dépressif, il y a un sens à sa dépression. Qu’est qui fait que dans sa vie, il a perdu le contact avec le bonheur et est-ce qu’une molécule chimique va venir remplacer cette quête nécessaire pour que la personne puisse retrouver le sens à sa vie ?

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Il y a différents troubles de personnalité, mais est-ce que ça ne finit pas par tout se ressembler ? On a l’impression qu’il faut mettre une étiquette absolument. Il y a les raisons qui sont justes humaines, mais il faut aussi savoir quand les gens ont besoins d’aide. C’est très complexe. Pour avoir des gens dans mon entourage qui en souffrent, je sais que quand on téléphone, il y a un an d’attente. Souvent, au moment où ils reçoivent l’appel, la crise est passée et ils pensent ne plus avoir besoin d’aide. Le système est bordelique. Je ne sais pas si tu es d’accord ?

C’est le piège dans lequel nous sommes tombés en faisant trop confiance à la solution pharmacologique pour traiter les difficultés d’ordre mental. Dans le sens que s’il y avait un meilleur soutien psychologique dans les CLSC ou au privé, où l’on pourrait trouver du support au lieu de la RAMQ, nous pourrions avoir un support beaucoup plus rapide que l’on a présentement. Malheureusement, c’est comme si la seule porte d’entrée est l’hôpital, le médecin et pour cela, c’est gratuit. Le médicament peut coûter très cher et c’est la collectivité qui paie. Beaucoup de gens vont accepter de payer 60,000 $ pour un VUS, mais pas 60 $ l’heure pour un psychologue. C’est là où nos valeurs doivent être reconsidérées, car la qualité de notre vie dépend de notre état d’esprit. Et si notre état d’esprit va mal, c’est certain que notre qualité de vie va mal. Si on peut investir dans notre voiture et notre belle maison, alors pouvons-nous investir dans notre beau cerveau ?

J’aimerais dire qu’il y a de l’espoir, car le cerveau se remodifie toute notre vie. Il atteint sa pleine maturité entre 40 et 45 ans, alors que la plupart des gens pensent que ça se termine dans l’enfance ou au début de l’âge adulte. On se rend compte que les parties les plus humaines de notre cerveau demandent jusqu’à 45 ans pour atteindre maturité. Et après cela, ça dépend de nos habitudes de vie. Il y a des habitudes de vie fondamentales qui, si développées, vont nous aider à maintenir une belle qualité de vie. Donc, la neuroscience nous dit qu’il y a l’espoir. La médication peut parfois être nécessaire, mais ce n’est généralement pas le médicament qui guérit, c’est avant toute chose la remise en question de sa vie. Soit on le fait seul ou avec son entourage familial, s’il est soutenant, soit on va chercher le support d’un psychothérapeute, d’un psychologue ou d’un médecin. Parce que parfois, un suivi médical va être nécessaire pour éviter un drame.

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À lire :

Tous-fous

Dans un essai qui allie analyse et recherche approfondies, Jean-Claude St-Onge poursuit son travail de dénonciation de la place de l’industrie pharmaceutique dans notre système de santé, en se concentrant cette fois sur l’influence énorme qu’elle exerce sur la psychiatrie. Une critique caustique de la biopsychiatrie où la surconsommation de médicaments a des effets dévastateurs sur la santé des patients.

www.ledevoir.com/culture/livres/371519/la-folie-de-la-maladie-mentale

 

 


 

Joël-Monzée

Docteur en neurosciences et psychothérapeute, Joël Monzée est directeur-fondateur de l’Institut du développement de l’enfant et de la famille. Il est professeur associé au département de psychiatrie de l’Université de Sherbrooke (Québec) et chercheur au Laboratoire Éducation, Santé et Situation de handicap de l’université de Montpellier (France). Il dispose d’une formation multidisciplinaire (pédagogie, psychologie, psychomotricité, neurosciences et éthique). Sa vie professionnelle se partage désormais entre la pratique psychothérapeutique, la recherche universitaire et la formation continue de professionnels de la santé ou du milieu de l’éducation. Au niveau clinique, il accompagne des enfants, des familles et des adultes. Il est aussi auteur et conférencier et chroniqueur dans de nombreux médias comme expert sur le développement de l’enfant et les problématiques qui découlent d’un usage inadéquat des médicaments psychotropes.

institutdef.ca

Joël Monzée est l’auteur des titres suivants :

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