fausse couche

On ne se connait pas. Des circonstances de la vie, probablement qualifiées de tristes pour l’extérieur, mais tragiques pour toi et moi, ont fait que nos chemins se sont croisés vers 16h aujourd’hui. Tu m’as parlé pendant 10 minutes. Nos yeux et nos coeurs se sont compris. On pourrait presque oser dire que tu n’as rien fait. Pourtant, je n’ai pas eu d’échange aussi humain avec un étranger de toute ma vie. Ça doit être ce qu’on appelle être là au bon moment. Aujourd’hui, c’est toi qui était là pour moi.

Pendant les 5 heures d’hémorragie où le bébé que je souhaitais plus que tout au monde avec mon amoureux depuis maintenant 1 an et demi est sorti de ma vie, j’ai pensé à la phrase la plus moche de l’univers. Ces quelques mots balancés aux femmes qu’on ne connait pas; celle qui essaie de concevoir sans succès, celle qui approche la quarantaine et qui est déjà bien assez au courant, l’autre qui accompagne une amie au bedon arrondi ou encore, celle qui doit croiser sa famille éloignée de temps à autre, alors que son frère tient un joli bébé rose dans ses bras. C’est l’une de ces femmes, ou c’est celle qui est infertile, qui a eu le coeur brisé trop souvent pour se laisser aller à faire confiance à un partenaire pour fonder une famille, celle qui n’en veut juste pas et est exténuée de devoir le justifier, celle qui n’a pas d’enfant en apparence, mais qui a dû lui dire adieu dans de poignantes circonstances. Pis vous autres, c’est pour quand là ? Phrase à apparence anodine qui meuble les conversations vides entre gens qu’on ne voit pas assez souvent pour avoir de vraies choses à se dire. Qui ne nous connaissent pas assez pour savoir qu’on veut plus que tout, qu’on essaie depuis plus d’un an, qu’on garde les jambes en l’air au mur après l’acte d’amour, ou, comme Michelle-Ann et moi, venons de perdre récemment notre bébé à coups de litres de sang qui coulent le long de nos jambes alors qu’une mer salée inonde nos yeux.

Je ne verrai plus jamais ce genre de question bâtarde de la même façon. Je sais qu’environ une grossesse sur cinq connaît ce sort pourri de la vie dans ses premières semaines. Que c’est normal, que je pourrai en faire un autre. Mais j’ose croire que je ne suis pas complètement timbrée, quand je pense que dans un monde où on doit avoir l’air fort, où on consomme et remplace à grand coups de cartes débit, la perte de mon bébé, même s’il n’avait ‘’que 4 ou 5 semaines’’, a le droit de faire mal. Que je peux ne pas avoir envie de songer, dans la même journée, que je pourrai en faire un autre. Comme un chandail fragile foutu au séchage par un chum pourtant bien intentionné est remplaçable par une visite au centre commercial. 1 mois de grossesse sur 9, c’est plus de 10% en durée. En vie. La p’tite vie qui loge en moi. Au gambling de la vie, ce pourcentage serait énorme en toute autre circonstance.

Je n’ai pas le privilège d’avoir dans mon entourage proche des gens qui ont choisi, comme toi, d’étudier à la sueur de leur front, cette spécialité. Des gens de vocation, au service des patients qui doivent se taper ce que j’ai vu à l’urgence aujourd’hui. Moi incluse. Des gens qui chiâlent, se plaignent, ont mal, veulent tous être un cas plus important que celui de leur voisin, quitte à jouer du coude quand la fameuse porte du triage s’ouvre. Parmis la demi-douzaine de yeux qui se sont posés dans les miens aujourd’hui, à travers les quelques infirmières qui ont dû me dire, probablement exténuées par les gens ci-haut nommés, qu’une hémorragie de fausse couche n’était pas une urgence, que c’était ben plate mais que c’était la vie, il y aura eu toi. Michelle-Ange, passée quelques minutes dans ma vie, pour accompagner ma perte déchirante, mais qui aura servi à toucher mon coeur en plein centre pour me confirmer que notre monde compte encore des gens comme toi. Et ça, c’est aussi ce qui me donne aujourd’hui le plus envie de croire que dans quelques mois, j’aurai envie de repartir à zéro cette création de magnifique petite vie.

 


 

Merci du fond du coeur à Natacha Brisson, Pierre-Luc Lamontagne, mon amour de toujours, et Annie Verdon

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