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Texte intégral de notre rencontre avec Martine Calce ; Dénoncer, choisir, Dossier Spécial VIVRE AUTREMENT, Partout Ici, novembre 2014, p.10.


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Je connais Martine Calce comme la fille qui nous fait courir. Souriante, drôle, extravertie, elle semble avoir tout de la fille qui a réussi sa vie : un emploi à son compte, de beaux enfants, un chum qui l’aime. Elle dégage une belle joie de vivre, on a envie d’être son amie. On ne se doute aucunement de son passé, qu’elle a longtemps hésité à partager. Ce n’est pas écrit dans son front, d’avoir mis le chum de sa mère en prison, avoir été dans la drogue, battu une fille. Elle ne dégage pas cela et n’est pas cela. Plutôt que de parler d’elle comme une victime, elle a choisi de se confier publiquement à moi afin d’aider les gens à dénoncer et de redonner aux agresseurs ce qui leur appartient.

Martine est la cadette d’un frère. Leurs parents divorcent quand elle a 4 ans et elle déménage avec le nouveau conjoint de sa mère. De ce qu’elle se souvient, elle a 7 ans. Des intervenants sont en classe pour parler d’abus sexuels. Elle réalise pour la première fois que ce qui se passe chez elle n’est pas bien. À 12 ans, elle n’en peut plus, demande à son père d’aller vivre chez lui, disant qu’elle ne s’entend pas avec sa mère. C’est vrai. Mon père a cru que c’était une crise d’ado. Je devais retourner voir ma mère une fois par mois et comme je n’avais rien dit encore, je me faisais tripoter.

Elle croit que sa mère le savait. Cela lui appartient. C’est son histoire. Elle a ses raisons d’être restée. Je sais qu’elle a été violée quand elle était jeune. Il ne faut pas en parler.

À 12 ans, elle est enragée, incapable de parler. J’ai commencé à boire et voler, l’alcool dans la maison comme l’argent. À 15 ans, elle manque l’école, ses notes ne sont pas bonnes. Elle ne va pas bien, à part quand elle fait du sport. Je me suis lancée dans le sport, qui a été ma pilule avant d’être capable de parler à des professionnels. C’est la blonde de mon père qui m’a demandé s’il se passait quelque chose. La seule personne qui n’a pas eu peur de m’affronter, même si j’étais droguée et me faisais arrêter par la police. Elle a compris, de mes agissements, que ce n’était pas normal. Je me suis effondrée. C’est la première fois que j’en ai parlé.

Cette femme est importante dans son parcours de vie.
Elle ne m’a jamais jugée, même si je lui ai fait du mal et l’ai volée. Elle sait que mes excuses sont sincères. C’est une femme d’affaire, qui sait comment se débrouiller, qui a étudié. Elle m’a montré la force qu’une femme peut avoir. Puis, le moment de parler à son père est venu. J’avais peur de sa réaction. Ce fut difficile pour lui, je sais qu’il a consulté. Il m’a dit qu’il allait respecter mes choix, mais que c’était inacceptable. Pour moi, c’était clair que je voulais cet homme en prison, qu’il soit jugé. Il avait une emprise sur ma mère, qui n’est plus avec lui aujourd’hui, mais elle est restée longtemps. Il est allé en prison quand j’avais 18 ans. Elle a choisi de rester, de ne pas croire ma version. Nous n’en parlons jamais. Si elle veut en parler, elle devra être prête à m’entendre. Ma rage n’est pas nécessairement face à cet homme, mais plutôt parce qu’on ne m’a pas protégée. La journée de la prison, j’ai gagné. Gagné ma vie, qui était maintenant à moi. Les blessures sont toujours là et font partie de ma vie. J’ai longtemps eu de la difficulté à lâcher prise. C’était comme accepter que se soit correct. Mais, je ne voudrais pas changer qui je suis aujourd’hui.

Ma plus grande réussite dans la vie est d’être présente pour mes enfants.

Je me demande ce qu’il se passe quand vient le moment de laisser entrer quelqu’un dans sa vie et faire confiance après une telle enfance? Je sais que Martine partage sa vie avec Mike… J’ai appris jeune à laisser un homme me toucher. J’aurais peut-être pu développer un certain pattern, être avec des gars qui ne me respectent pas. Peut-être aurait-ce été normal? Quand j’ai rencontré Mike, j’avais plusieurs autres possibilités d’hommes, car pour moi, c’était ça le contrôle. J’avais 30 ans. Je pensais avoir le contrôle sur les hommes. Quand je l’ai rencontré, je savais que j’avais devant moi quelqu’un de plus grand, qui pouvait me lire même si je mettais une barrière. Mon trip de vouloir contrôler était foutu. La relation fut longue avant qu’il m’embrasse. Je ne me sentais pas poussée. J’apprenais lentement à faire confiance. Il m’a respectée et je me suis ouverte. Souvent, la façade qu’on voit n’est pas la vraie personne.

Un regret, avec lequel elle a du mal à composer. Un jour, j’ai sauté au visage d’une fille. J’ai encore de la difficulté à digérer ce que j’ai fait. Quand cet homme est entré dans ma chambre, je n’étais pas la seule victime. Il y a eu ma mère, mon frère, ma famille, cette fille. Quand j’ai frappé sur elle, c’était ma vie le problème, pas elle. J’ai tant pleuré. J’avais l’image d’être une dure, que rien ne dérange…ça, ce n’est pas moi. Je pense souvent à cette fille que j’ai intimidée. Je me demande si j’ai changé le parcours de sa vie. Je ne le saurai jamais. Je dois apprendre à me pardonner même si je sais que certaines personnes restent marquées à vie d’avoir été intimidées. J’ai dénoncé pour moi, mais aussi pour aller dans les écoles, faire du bien aux jeunes, leur montrer qu’ils ont droit d’aimer et d’être aimés.

Dominique, ma partenaire d’affaires et tante, m’a dit un jour qu’il est important d’avoir quelqu’un avec qui il est possible de tomber dans les bras inconditionnellement. Dominique représentait ça. Mon père, le côté protecteur et sa femme, la possibilité d’une relation normale entre deux personnes. J’aime mieux penser que c’est le positif, plus que le négatif, qui a fait ce que je suis aujourd’hui.

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pour suivre Martine Calce : www.allezhopquebec.ca

A propos de l'auteur

Éditrice et rédactrice en chef du magazine Partout Ici. Amoureuse des mots, des animaux, de mon homme, de ma vie.

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